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Léna, de Mylène Jampanoï et Samuel Massilia

Mémo'art d'Adrien
1 juin
4 min de lecture

Certains romans confisquent le sommeil et exigent de vous les mots immédiats de la reconnaissance. C’est le cas de Léna, un roman bouleversant écrit à quatre mains par Mylène Jampanoï et Samuel Massilia aux éditions Sixième(s). Un livre rare, habité, dont on comprend dès les premières pages que parler de lui, c’est d’abord parler de quelqu'un. On y entre avec la crainte que nos mots soient trop petits, trop ternes, face à l'éclat d'une œuvre qui transforme la fange en lumière.


Léna, c’est l’histoire d’une enfant née dans la violence et qui, malgré le déterminisme du malheur, choisit obstinément la clarté. Tout bascule une nuit de 1983. Un geste d’une sauvagerie inouïe ouvre le roman : une hachette lancée par un père habité par la haine, un coup destiné à la petite Léna, trois ans, mais reçu par sa mère, Lili. Dix-neuf points de suture. Le père s'enfuit à Toronto, change d'identité, s'efface.


De cette blessure originelle qui aurait pu l'anéantir, Léna va faire une armure. Des quartiers populaires d'Aix-en-Provence aux résidences de béton aux noms de fleurs ironiques, le lecteur suit son édification, de l'enfance à l'adolescence. C’est le quotidien de la précarité : les cafards qui grouillent dans les placards, l'électricité vétuste et dangereuse, ou encore ce trou béant dans le mur qui brise la pudeur de deux femmes trop pauvres pour le réparer.


Pourtant, au milieu des raviolis en conserve, l'éducation sentimentale se fait au rythme des disques de jazz et la fenêtre sur l'infini s'ouvre depuis le toit de la piscine municipale, les yeux levés vers les étoiles.

En nommant la précarité sans misérabilisme et la violence sans emphase, les auteurs signent ici un premier grand geste littéraire et politique.


Si Léna est la trajectoire, sa mère, Liliane, que tout le monde appelle Lili, est le cœur battant, magnifique et déchirant de ce roman. Lili n’est pas une victime pathétique, encore moins une « mauvaise mère » selon les critères de la bien-pensance. Elle est une vérité littéraire rare : entière, lumineuse, excessive et tragique.


Lili, c’est celle qui caresse le visage de sa fille en murmurant « quand j'aurai les moyens ». Les auteurs ne la condamnent jamais ; ils la regardent avec cette tendresse douloureuse et cette lucidité aimante qui est la marque des grands romanciers. Elle nous brise le cœur autant qu'elle nous émerveille parce qu'elle existe. Nous connaissons tous, quelque part, une Lili.


Ce qui frappe dans ce roman, c'est sa voix. Une voix sèche et charnelle, précise et lyrique, qui possède une véritable puissance documentaire sans jamais exclure la poésie. La beauté surgit là où on ne l'attend pas, comme une plante indocile entre deux dalles de béton.


C’est l'image de ce yucca qui pousse de travers dans le salon, mais que les deux femmes s'obstinent à arroser coûte que coûte. Ce yucca, c’est leur miroir : un entêtement commun à tenir debout dans un monde qui n’avait pas prévu de place pour elles.


Vient alors, comme une déchirure nécessaire dans la trame trop lourde de l'enfance, le temps de la rupture pour Léna. C’est l’heure des orages magnifiques et des dérives ardentes, le temps où l'âme se consume pour mieux s'inventer. Avec Tess et Erik, ce trio de gamines cabossées par la vie mais redressées par l'espoir, elles forment une trinité de feu. Ensemble, elles s'enivrent de la nuit, brûlant leur jeunesse dans l'incandescence factice des boîtes de nuit, comme si chaque battement de basse était le pouls de leur propre révolte.


Puis, le saut dans l’inconnu : la fuite à Paris à quatorze ans, l'arrachement à la banlieue de béton pour les bras de la Ville Lumière. Du pavé anonyme à la rue de l'Université, la trajectoire est une éclosion. C’est là que se dresse Alix, un dandy au sourire cynique, un prince de l'élégance désabusée. Avec lui, Léna franchit des seuils interdits. Il ne lui ouvre pas seulement les portes dorées d'un appartement parisien, il lui offre les clefs du mystère : les phrases vénéneuses et brillantes d'Oscar Wilde, le souffle des grands esprits et les soirées suspendues au Café de Flore. 


C’est le choc de la culture qui, tel un fleuve puissant, vient irriguer les terres arides de son passé, lui offrant de nouveaux mots pour nommer ses blessures, de nouvelles images pour rêver son existence.


Mais le roman ose ici une honnêteté rare, une audace qui confine au sublime. Il ne s'agit pas seulement de l'esprit, mais du corps, ce territoire intime trop longtemps occupé par la misère, le silence et le regard prédateur des hommes. Ce corps qui aurait dû lui appartenir en premier, mais qui semble avoir été habité par d'autres avant même qu'elle ne s'y installe vraiment.


C’est alors que survient le grand œuvre, la véritable métamorphose. Elle n'éclot pas dans la fuite ou l'ambition, mais sur la scène vide d'un théâtre, guidée par une phrase qui résonne comme une sentence sacrée, un sésame pour l’âme : « Se trouver, c'est d'abord se perdre. Accepter d'être vulnérable, sans armure, pour enfin revenir à soi, présente. »


Dans cet instant de vertige absolu, sur les planches qui deviennent l’autel de sa résurrection, Léna laisse tomber son armure de provocation et de colère. Elle accepte de tout perdre : ses certitudes, ses peurs, ses reflets menteurs. Elle se tient là, nue spirituellement, offerte au regard, vulnérable comme une herbe folle entre deux dalles de béton. Et c’est dans ce dénuement total, dans cette dépossession d'elle-même, que le miracle opère. Elle revient à soi. Mais une soi différente, une soi qui n’est plus une ombre ou une réaction, une soi qui est enfin présence pure, une force verticale et lumineuse qui a appris à habiter sa propre blessure pour en faire une œuvre d'art.


Léna est un acte de courage littéraire et politique. Il ne trahit personne : il honore, il répare. Il dit à ceux qui ont traversé l'invisible que leur vie méritait d'être racontée, que leur douleur méritait d'être vue.


Lisez ce roman pour la poésie des détails humbles. Lisez-le pour Lili, dansant pieds nus sur du reggae, une cigarette dans une main et un vinyle dans l'autre. Lisez-le pour cette petite fille qui regarde les étoiles en sachant que les jours sombres ne font que passer.

Certains êtres portent en eux une lumière si singulière, une résistance si pure, que le monde n'a pas d'autre choix que de finir par se pencher vers eux. Léna est de ceux-là.



 
 
 

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