SECOND CONCOURS DE NOUVELLES DU COSMOS LITTERAIRE
- Mémo'art d'Adrien
- 12 juil.
- 39 min de lecture

Le thème de ce second concours de nouvelles était le suivant :
"Pour la première fois depuis bien longtemps, la sonnette de la porte d'entrée retentit". Ecrivez la suite de cette phrase.
Cinquième Place : Le Rallye de la rupture
Pour la première fois depuis bien longtemps, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Je me réveille en sursaut et manque de dégringoler du canapé rose sur lequel je me suis endormie…
« Bon sang… quelle heure est-il ?
-
Il est midi ! Me répond une voix sur ma droite. C’est parti pour le journal de la mi- journée sur BFM TV ! »
Par la barbichette ! J’ai dormi tout ce temps ?!
Je sens quelque chose d’un peu et froid et solide sur mon cou. Je baisse les yeux et découvre un énorme pot de glace vide sur mon ventre, le restant de crème glacée a coulé et a séché sur mon pyjama rose foncé (et mon cou donc)… Qu’est-ce qui s’est passé ?... Mon Dieu, j’ai un mal de crâne carabiné…
La sonnette retentit à nouveau.
« J’arrive… »
Je me redresse et m’assoit péniblement sur le canapé… Oula ! Le décor de mon salon se met à tourner ! Je ferme les yeux et prends plusieurs inspirations jusqu’à ce que la tempête intérieure se calme…
Encore un coup de sonnette. Plus insistant, cette fois.
« Oui, j’arrive ! M’écriai-je. Deux minutes ! ».
Allez ma fille, lève-toi, ce serait dommage de rater un des rares visiteurs qui s’aventure chez toi depuis des semaines (pour ne pas dire des mois !) que l’autre con t’a largué… Allez, on pousse sur ses jambes et…
« Aïe ! »
Mon pied droit heurte un cadavre… de bouteille de whisky !
La mémoire me revient : j’ai un peu trop forcé sur la boisson hier soir et j’ai dû m’endormir sous l’effet de l’alcool, en oubliant de remettre la glace dans le réfrigérateur…
J’arrive à atteindre la salle de bain tant bien que mal, en sautillant sur une jambe.
Mon reflet est digne d’un film d’horreur ! Je suis pâle à faire peur, j’ai les traits tirés et mes beaux cheveux blonds ressemblent davantage à une forêt vierge grillée par le soleil, qu’à ma belle crinière habituelle…
Comment rattraper la catastrophe en quelques secondes à peine ? J’humidifie mes mains et me mouille grossièrement les cheveux pour donner l’impression que je sors de la douche, il ne reste plus qu’à enfiler un peignoir (rose bien sûr !) pour cacher mon pyjama taché et l’illusion est parfaitement parfaite !
Quatrième sonnerie. Je me précipite vers l’entrée et ouvre la porte en coup de vent.
« Oh… toi…
-
Salut Barbara chérie ! Comment tu vas ?
-
Oh mais très bien cher Kenneth ! Comme une femme qui s’est fait larguer il y a des mois par celui qu’elle croyait être l’homme de sa vie et n’a plus de vie sociale depuis !
-
Oh… tu ne trouves pas que tu exagères un petit peu ?
-
Nan, tu crois ?! »
Et je lui claque la porte au nez, ça lui fera les pieds à cette andouille !
Il se prend pour qui ?! Il me laisse tomber, revient des semaines plus tard et je suis censée l’accueillir comme si de rien n’était ?! Non mais on rêve !
« Barbara chérie… insiste-t-il à travers la porte. Je sais que tu déprimes à cause de moi… Je n’aurais pas dû partir comme ça… j’ai été un vrai con… notre histoire allait un peu vite et j’ai… j’ai ressenti le besoin de prendre un peu de recul… Je rouvre la porte avec rage !
-
Bien sûr… avec Braine, ma remplaçante, hein ! »
Je vois presque la mâchoire de ce pauvre Kenneth se décrocher.
« Co… comment tu es au courant ?
-
Oh mais tout se sait dans notre petite ville rose… Je suis peut-être déprimée (à cause de toi, je te le confirme !) mais je n’ai pas les oreilles bouchées ! »
C’est tellement jouissif de le voir blêmir ! J’en oublierais presque ma déprime ! Voyons un peu comment il se défend… s’il ose…
« Ecoute ma Barbara adorée… Reprend-t-il. Je… Elle ne compte pas ! C’est toi que j’aime !
-
Ah oui ? Ben, tu as de drôles de façons de me le montrer ! »
Soudainement, j’ai envie de m’amuser un peu ! Kenny va regretter de s’être payé ma tête ! Pour le moment, je le regarde s’agiter avec un plaisir certain…
« Oui, bon… j’ai déconné… mais cette erreur m’a fait réaliser à quel point tu étais importante dans ma vie !
-
Waouh ! Dis donc ! Rien que ça ? Qu’est-ce que ça serait si tu ne m’aimais pas ? »
Je ricane bruyamment. Lui, ne répond pas et me renvoie un sourire contrit… C’est décevant, très décevant ! Bats-toi un peu quand même si tu m’aimes tant que ça, grand fou !
« Ouais… Tu as raison de te foutre de moi… je l’ai mérité ! mais… »
Brusquement, il se couche et rampe vers moi :
« LAISSE-MOI UNE SECONDE CHANCE, JE T’EN PRIE !!!
-
Non mais ça ne va pas ?! Relève-toi !!! Tu me fais honte !!!
-
D’accord, d’accord ! S’empresse de répondre Kenneth en se relevant illico-presto. Euh… Et si on allait faire un tour ?
-
Arrête… »
Il insiste.
« Allez, viens ! Ça me permettra de te montrer ton cadeau…
-
Mon cadeau ?! Quel cadeau ?! » Je demande, de suite sur la défensive.
Le voilà qui sourit de toutes ses dents, ayant soudain retrouvé toute son assurance. Je n’aime pas ça…
Sans répondre, il ouvre ma porte d’entrée et s’efface pour me laisser passer.
Pendant, quelques secondes, je ne vois plus rien, tant je suis éblouie par la lumière du soleil… c’était à prévoir, vu que je suis restée cloîtrée pendant des semaines chez moi, comme une vraie recluse…
Tout doucement, mes yeux s’acclimatent à la nouvelle luminosité très forte et là, je m’écris :
« Oh mon Dieu ! Elle est magnifique ! »
J’ai devant moi une voiture et pas n’importe laquelle : un cabriolet ! Et pas n’importe lequel !
Un cabriolet rose, ma couleur préférée, évidement !! Pour autant, je dois me contenir, Kenneth ne doit pas croire que je suis une femme matérialiste…
« Elle te plaît, hein ? Je l’ai commandé en rose exprès pour toi !
-
Merci, merci ! C’est fantastique !
-
Et ce n’est pas fini…
-
Ah oui ?? »
Il m’entraîne à l’avant du cabriolet.
« Regarde ! Il y a ta silhouette sur l’emblème du capot !
-
Oh quelle charmante attention !
-
Alors, toujours pas motivée pour une balade ?...
-
Finalement… si ! Mais c’est moi qui conduis ! »
Avant qu’il n’ait le temps de réagir, je lui chipe les clés des mains et m’installe tranquillement au volant. Avec un soupir, mon camarade adultérin s’installe à mes côtés, sur le siège passager.
« Tu es sûre de vouloir conduire… en robe de chambre ?! »
Sa question me rappelle brusquement qu’effectivement, je ne porte pas une tenue adaptée pour une balade au grand air, pourtant je rétorque :
« Pas besoin d’être bien habillée pour foncer !
-
Qu’est-ce que tu veux dire par làààààààà ?! »
Le rugissement aigu et paniqué de Kenneth coïncide parfaitement avec celui du moteur du cabriolet qui bondit sur la route, répondant parfaitement à l’impulsion de mon pied sur l’accélérateur !
Je ressens avec bonheur le souffle de la vitesse qui me réveille d’une torpeur dans laquelle je m’étais enfermée depuis bien trop longtemps !
Les ruptures font partie de la vie, cela suffit de déprimer et de se laisser aller pour si peu. Après tout, si Kenny préfère aller voir ailleurs, c’est qu’il ne m’aime pas vraiment… tant pis pour lui !
D’ailleurs, mon brave passager n’est pas si pas brave que ça : n’ayant pas pris la peine d’attacher sa ceinture, il se cramponne à son appuie-tête comme à une bouée de sauvetage, tandis que nous filons à toutes berzingues et que le paysage (sur les bas-côtés) semble fusionner. Ça fait longtemps que je ne me suis pas autant amusée !
Je note quand même la rudesse des suspensions pour une voiture censée être confortable, on dirait qu’elles sont en plastiques, sérieux !
« Kenny ! Tu aurais pu vérifier l’état de cabriolet avant de l’acheter ! Les suspensions sont catastrophiques !
- Ouais, ben j’ai flashé sur… la carrosserie… désolé de pas être… un spécialiste… » Parvient-il à articuler, toujours cramponné à son siège.
Je me retiens de lui rétorquer qu’il s’intéresse beaucoup trop à la carrosserie des jeunes femmes mais il ne vaut mieux pas s’abaisser à son niveau de vulgarité…
Mon Dieu que les hommes peuvent être faibles ! Certes, si j’étais honnête, je dirais la même chose des femmes dans certaines situations ! L’heure n’est cependant pas à la sociologie de comptoir mais plutôt à l’amusement… enfin à mon amusement !
« Chéri ? Tu aimes le rallye ?
- Absolument… pas ! Arrête-toi, je t’en prie !!! Je vois bien que tu sais conduire !
- Mieux que ça mon chou infidèle : je sais… piloter ! Admire ! »
J’accélère encore et m’astreins à trouver le point de corde à chaque virage pour approcher de la meilleure trajectoire possible, ce qui n’est chose aisée, tant le moteur, et toute la mécanique de ce petit bolide rose ne sont pas faites pour subir une conduite sportive… d’autant moins que j’avais oublié à quel point le macadam autour de chez moi est d’une qualité tellement médiocre qu’on dirait de la moquette… Qu’importe ! Je peux quand même me prendre pour une déesse de la vitesse grâce à mon goût pour la course automobile que j’ai depuis toute petite !
En vérité, je peux affirmer que j’ai exercé au cours de ma vie un peu près tous les métiers : docteure, professeure, infirmière, pédiatre, vétérinaire et même… astronaute ! Cette dernière carrière fut cependant et malheureusement aussi rapide qu’une étoile filante…
Je ne me suis en effet jamais remise du fameux mal de l’espace… la NASA et l’ESA ont dû se résoudre à me rapatrier sur Terre, quelques heures à peine, après mon arrivée à la Station Spatiale Internationale… conclusion sans appel mais terriblement frustrante : j’ai beau être une étoile, je ne suis pas faite pour les étoiles !
Dieu merci (après tout, c’est là-haut qu’Il habite !), mon oreille interne n’est pas gênée par les déplacements rapides bien terrestres sur quatre roues !
En revanche, ce n’est pas le cas de celle de ce satané Kenneth qui, après avoir expérimenté toute la gamme de cris du plus grave au plus aigu parvient à m’avertir :
« Barbara… je… je crois que je vais vomir… »
Quelle petite nature fragile ! Bon, de toute façon, j’estime que la leçon donnée à ce petit coureur invétéré est terminée. Aussi délicieuse qu’elle soit, la vengeance doit, elle aussi, avoir une fin. Je freine brutalement.
Kenneth ne se fait pas prier pour sortir du véhicule et se délester de son tout récent déjeuner, dans les buissons…
« Ça va mieux ? Je lui demande quand il revient s’asseoir à mes côtés.
-
Oui… oui… Je suis désolé…
-
Oh oui, tu peux l’être ! Et pas que pour ça… Par contre, je ne m’excuserai pas pour cette petite séance de rallye mouvementée, tu l’as méritée je crois. »
Il ne répond pas et détourne le regard. L’embarras se lit sur son visage, devenu pâle, à cause de mes exploits de pilotage.
J’amorce un demi-tour et nous rentrons chez moi, à vitesse réduite.
J’aurais bien envie d’arriver à destination plus rapidement mais j’ai suffisamment malmené ce pauvre imbécile pour aujourd’hui, même pour toujours, car je le sais, notre histoire est désormais du passé…
Kenny n’essaie même pas de sauver les lambeaux de notre relation. Il sait lui aussi, ce qu’il en est. Nous n’échangeons pas un mot durant tout le trajet retour. Pour rompre le silence pesant, l’envie me prend d’allumer la radio :
« Bon après-midi à tous et à toutes, vous êtes sur Nostalgie et pour attaquer cette nouvelle heure, on va s’écouter ensemble un classique signé Jean-Louis Aubert, Voilà, c’est fini ».
Je souris : si même le destin semble d’accord avec moi que faire d’autre ?
La porte rose de mon garage s’ouvre et je gare le cabriolet tranquillement. J’apprécie le silence quelques secondes à l’arrêt du moteur. Enfin, j’ouvre la portière et sort de la voiture. À ma grande surprise, Kenny ne bouge pas.
« Qu’est-ce qui t’arrive Kenneth ?!
-
Je… je vais rester un petit moment ici pour récupérer… tu peux laisser la porte du garage ouverte stp ? Je vais rentrer chez moi, à pied, dès que je me sentirai mieux…
-
Ah ok… bon ben… Salut.
-
Ouais, bye ».
J’ouvre la porte du couloir qui mène au salon avec une petite boule au ventre. La porte se referme derrière moi, telle une page qui se tourne.
Je m’assois avec soulagement sur mon cher canapé rose. Finalement, cette visite surprise m’a permis de sortir de ma déprime et de pouvoir enfin revivre, loin des petits amis immatures ! Je me sens tellement libérée… délivrée !
Un tremblement. Puis deux. Toute la maison se met soudainement à vibrer !
À ma grande horreur, elle se sépare en deux ! Une lumière aveuglante brouille mon champ de vision… lorsque mes pupilles s’habituent à cette nouvelle luminosité, je ne peux croire ce que je vois…
La petite Agnès, 7 ans, attrape sa poupée préférée qu’elle avait laissé sur le canapé rose de sa maisonnette. Elle observe les autres pièces de sa maison miniature très réaliste que le Père Noël lui a apporté le 25 décembre dernier. La fillette fronce les sourcils, inquiète.
« Maman ?
-
Oui ma chérie ? Demande l’intéressée depuis son bureau, à côté.
-
Je retrouve plus Ken !
-
Ah mince ! Quelque chose me dit qu’il est dans le garage de ta maison, et pas tout seul… ».
Suivant la suggestion discrète de sa mère, l’enfant ouvre alors fébrilement le garage et saisit la jolie miniature qui s’y trouve…
« Oh, c’est la voiture que je voulais ! Et Ken est assis sur le siège passager ! Merci Maman !
-
De rien mon Ange ! »
Ravie, la jeune Agnès admire la maquette du cabriolet rose, sous toutes les coutures, avant de reporter son attention vers sa poupée qu’elle toujours à la main.
« Et si allait faire une balade en voiture pour se réconcilier avec Ken, qu’est-ce t’en dis ? Mais avant, je dois te changer car la belle Barbie ne peut pas conduire son nouveau cabriolet, toute neuf, en robe de chambre ! »
FIN
Quatrième place : Un 3 mai nommé Délire
Pour la première fois depuis bien longtemps, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Et j'en fus triplement surpris !!
D'abord, évidemment, parce que je m'étais habitué à ce que personne ne vienne me rendre visite. Ensuite, parce qu'il me revenait à l'esprit que je n'avais plus de sonnette depuis belle lurette. Enfin, parce que même dans mes souvenirs les plus lointains, il ne me semblait pas avoir jamais eu d'entrée, ni même de domicile… Aussi la question ne fut pas « Qui donc sonne à la porte ? », mais « Comment ose-t-on ?! Par un dimanche de mai ?! Si oui, par quel mystère ?! Et si non, combien ? »
Tout cela ne me plut guère… La plupart des gens passait sans me voir, détournait le regard, faisait un grand écart, ou bien, au contraire, me fixait et m'envoyait de ces regards si vindicatifs, si pénétrants et expressifs que j'arrivais à lire comme sur un tableau noir : « Lève-toi et marche, sale déchet de la société ! Fais comme tout le monde et va bosser ! » Les premiers ne sonnaient jamais à votre porte. Les seconds jetaient des œufs pourris sur votre façade. À y réfléchir, il y avait bien cette troisième sorte de passants, qui put expliquer le coup de la sonnette imaginaire… Je les appelais les "zozepas". Ils vous voient, ils vous regardent, ils vous considèrent, ils voudraient... mais ils osent pas. Se pouvait-il qu'un de ceux-là ait pris l'initiative d'oser ? Cela n'eut toutefois pas expliqué le coup de la sonnette, ni la porte d'entrée d'où le bruit devait nécessairement provenir. Ma foi, tout ce manège eut été possible dans un rêve ! Seulement, je ne m'étais pas endormi. Et j’en voulais pour preuve que je ne m’étais pas réveillé !
Ou alors je rêvais encore… ? Je me pinçai l’entrejambe pour voir, je me jetai de l’eau en pleine figure. J’eus bien mal, je fus bien trempé ; les sensations furent plus vraies que nature.
Alors quoi, un rêve éveillé ? J'étais tout bonnement en train de... en train de penser... Il eût donc fallu que je délirasse ! Seulement, j'étais parfaitement sain d'esprit ! Je fus alors contraint de reconnaître la seule hypothèse rationnellement plausible : le monde délirait. Et moi, bonne pomme, je ne me voyais pas aller à son encontre. Si le monde avait décidé de m'inventer une porte, une sonnette et un badaud pour y sonner, j'étais bien contraint d'aller voir qui était à la porte. Cela s'appelait les bonnes manières ! Je m’apprêtai donc à passer dans l'entrée que je n'avais pas, ouvrir une porte qui n’était pas là, afin de découvrir qui avait fait tinter cette sonnette qui n'existait pas. Et tout cela, de la manière la plus sensée qui soit (chose qui me caractérise au plus haut point, vous vous en rendrez compte si vous y mettez du vôtre).Cela dit, je me méfiais. Même dans un monde en plein délire, des petits mioches pouvaient avoir sonné et avoir pris la fuite. Auquel cas, il n'eut servi à rien de me déplacer. Ou bien des fonctionnaires zélés pouvaient en avoir après mon argent ! Auquel cas, il était dans mon intérêt de ne pas bouger d'un poil. Je n'allais pas devoir perdre cette maison encore une fois. Je n'allais plus devoir hypothéquer ma vie. Autre option : certains de mes collègues pouvaient avoir eu la mauvaise idée de se pointer chez moi, pour je ne sais quelle raison. Savoir ce qui s'était réellement passé lors de l'incident, savoir pourquoi j'avais été absent, pourquoi l’on ne me reverrait plus...La meilleure chose à faire était encore de faire le mort. Ils m'oublieraient avec le temps. Tout rentrerait dans l'ordre. Qui d'autre... ? La police ? Ils se seraient annoncés plus vaillamment !Les pompiers ? Pas de calendrier à vendre au mois de mai !Des représentants de commerce ?Des démarcheurs de la Croix-Rouge ?Des témoins de Jéhovah ?
Pour qui sont ces serments qui soufflent des sornettes… ? Le facteur ? Quoi, un colis ? Pour mon anniversaire ? Ha ha ha !Cela dit, même si je n'étais plus sûr de ma date de naissance, je devais bien avoir un anniversaire, non ?Si je pensais, c'est que j'existais, c'est que j'avais dû commencer d'exister un jour, c'est que j'avais un anniversaire. Et c'était peut-être ce jour-ci. On m'apportait peut-être un beau gâteau avec plein de bougies !Je pense donc je souffle...Soupir...Mes voisins ?Je n'avais qu'un seul voisin de palier. Façon de parler. On l'appelait Johnny dans le quartier. Sans doute parce qu'il avait été fan de Johnny Hallyday. Parfois il empruntait sa voix et ses manières. Il fumait comme un pompier. Il buvait comme trou. En cinq ans de rue, cinq ans de sollicitude, cinq ans d'opprobre, je ne l'avais jamais vu sobre. Je ne l'avais jamais vu accompagner sa vinasse de pain ou d’un quelconque aliment solide. Je ne l'avais jamais surpris en train de dormir. Ce mec était une véritable force de la nature.
Pourtant, il était aussi une énorme faiblesse de la culture. S'il avait vécu à la préhistoire, Johnny aurait sans aucun doute été le roi du monde, mais dans cette société délirante, il en était réduit à ramper sur les trottoirs de Paris, à faire les fonds de bouteilles et à ramasser les mégots usagés. Johnny n'avait aucune raison de venir sonner chez moi. Je ne fumais pas, je ne buvais pas, je ne connaissais aucun tube de Johnny Halliday. Mais d'autres voisins, plus lointains et moins aléatoires, auraient pu être à l'origine de tout ça. On aurait pu s’intéresser à mes effets personnels. Il y avait peu de solidarité dans ce milieu. C'était souvent chacun pour soi… et Dieu pour tous. Même si plus personne ne croyait en Dieu par ici. Pas de place pour la bondieuserie. Les bigots faisaient pas long feu dans ce merdier. Non, ici, ton seul dieu, c'était la fortune. Et si possible, la bonne ! Pour nous autres, le Salut de l'âme ça s’appelait Ventre plein et Nuit au sec. Notre credo : tenir un jour de plus. Notre philosophie : le survivalisme. Notre phobie : le sens de la vie. Nos fondamentalistes à nous, c'était ceux qui faisaient la manche, ceux qui vous emmerdent dans les rames du RER, ceux qui vous plantent leurs pancartes en pleine face pour vous faire culpabiliser. De vrais terroristes du quotidien !Un de nos camarades y était resté la veille au soir, ou peut-être l'avant-veille, je ne sais plus. Un caniveau comme caveau, une bouche d'égout comme pierre tombale, un prospectus comme épitaphe : il faut cultiver son dédain. Dans le sous-monde de la rue, quand tu y passais, on disait que ton ombre restait gravée dans le sol, définitivement, un peu comme ces silhouettes d'Hiroshima. L’atomisation sociale était un processus lent, fruit d’une longue désagrégation du noyau humain. C'était un de mes voisins apparemment. On venait peut-être me demander si j'avais vu ou entendu quelque chose. Mais ici on n'entendait pas les gens mourir. Ils se couchaient et puis vous n'en entendiez plus parler. À l'aube, le camion de poubelle passait. Ils faisaient un signalement. Un autre camion de ramassage arrivait. Et il ne restait qu'une ombre sur le trottoir. Et tout rentrait dans l’ordre. Personne n'enquêtait jamais sur une ombre. Dès que vous tentiez d’éclairer l’affaire, de mettre un peu de lumière, l’ombre disparaissait.
Avec un peu de chances, on ne retrouverait pas l'identité du défunt. On classerait ça dans les morts naturelles, entre les chiens abandonnés et les chiens écrasés. Et encore, on avait un peu plus de peine pour les canidés. Ils sont tellement affectueux… Bref, on n'était pas venu pour ça. On craignait tous ce genre de fin sordide. Fallait se prémunir. Se protéger contre le froid, la canicule, les virus, la violence, la saleté. Moi ça allait, j'étais plutôt bien disposé. Et puis je prenais soin de moi. Jamais une mauvaise toux. Pas un rhume. Longtemps je me suis mouché de bonne heure. La sonnette retentit de nouveau. Le monde délirait de nouveau !Soudain j'entendis quelqu'un me lancer : « Chéri, t'entends pas que ça sonne ! Va donc ouvrir ! » De toute évidence, ma femme était trop occupée pour y aller elle-même. Sauf que... je n'avais pas de femme. C'était donc une vérité universellement reconnue qu'un célibataire ayant connu une belle infortune devait avoir envie de se marier. Envie, peut-être, mais de là à passer à l'acte !Je dis alors, assez fort pour qu'elle m'entende : « Je ne suis pas marié ! » Elle me répondit sur le même ton : « Dis à la petite d'aller ouvrir, alors ! »
Je ne savais pas à quelle petite elle faisait référence. Je me rappelai certes avoir été en couple il y a fort longtemps. Puis un incident, quelconque. Cela aussi cessa d'exister. Je ne me rappelai pas avoir eu un enfant, ni avec cette femme, ni avec aucune autre. Aussi je lui lançai : « Quelle petite ? » Elle me répondit sèchement : « Charlotte ou Emily, peu importe ! » Voilà que j'avais deux filles maintenant ! Le délire était en pleine inflation. Mieux valait ne rien rétorquer à la mégère acclimatée, de peur de me retrouver avec une famille nombreuse sur les bras. La femme se tut, les gosses ne parurent point, la sonnette se retint, et tout rentra dans l'ordre.Sorties de ma vie...Par cette porte-ci... Je me fis la réflexion : « Après tout, ce pourrait être n'importe qui à la porte ! Un inconnu… » C'est alors que je repensai à tous ceux que j'avais connu, et même à ceux que j'aurais pu connaître et qui auraient pu venir sonner à ma porte imaginaire...Parmi cette infinité de personnes, il fallait prendre en compte celles qui avaient une raison de venir me voir et celles qui auraient pu en avoir une. Les gens se mélangeaient dans ma tête. Certains avaient une bonne raison de ne pas venir sonner à ma porte : ils s'en étaient allés depuis longtemps. Père, mère, oncles et tantes avaient tous disparu. Un incident sans doute… Je n'eus pas la chance d'avoir de frère ou de sœur. Mais il existait un monde où mon frère Victor attendait que j'ouvre cette fichue porte. Un autre monde où ma sœur Jane trépignait d'impatience. Ce n'était pas moins probable qu'autre chose après tout. Mais je n'allai pas ouvrir à cette hypothèse, de peur de la réfuter. J’eus des amis autrefois. Jean-Jacques, mon ami d'enfance. Il avait fait sa vie, tranquillement. Il s'était fait un nom dans son domaine. Et puis voilà. Plus de nouvelles. La vie quoi !Denis, mon cher Denis. Il avait roulé sa bosse lui aussi. Et puis, perdu de vue...Et mon Léon ! Le doyen de la bande ! Qu'était-il devenu ?Mes bons copains avaient-ils finalement trouvés le sens de … ? Ah !
Ils auraient trouvé mon adresse ? Ils seraient venus me délivrer la bonne parole ?! Bah !
J’eus donc des amis autrefois… Je réfléchis un instant : est-ce mon passé qui vient frapper à la porte ? Impossible ! Puisqu'il est passé ! Ce qui est passé n'étant plus, il est impossible que ce qui n'est pas soit là, planté devant ma porte !Mon futur alors ?Impossible ! Puisqu'il n'était pas encore !Peut-être un moi d'une autre vie ?Ah... Mais lequel ?Je repensai à ces moi que j'avais été, et qui d'une certaine façon étaient un autre. Mais s'ils étaient tous un autre, étaient-ils tous le même autre ? Et moi, le seul à ne pas être autre que moi, j'étais différent d'eux. Aussi différent d'eux que je l'étais de ces passants-là. Ces moi du passé m'auraient-ils seulement aperçu ? Auraient-ils osé me regarder ? Auraient-ils osé me considérer comme l'un des leurs ? Auraient-ils été des zozepas...?Je me souvins de l'un d'entre eux, le plus à même de venir me voir. C'était celui qui prônait tout un tas de choses humanistes à un tas de petits monstres. Quelle misère... Le plus beau métier du monde, qu'ils disaient !Il était beau, tiens, à parader devant ces assemblées incubesques ! À leur inculquer le sens du beau, du vrai et du bien. De la confiture à des cochons… ! S'il avait su que pendant ce temps-là, ces petits malins en déduisaient le sens du laid, du faux et du mal... Et qu'à la moindre occasion, ils en profiteraient pour le retourner contre moi. Enfin, l'ancien moi. C'est lui qui a tout pris, le pauvre. Un incident, qu'ils avaient conclu. Pas de victime, pas de coupable ! La faute à personne, la faute à pas de bol. Tout est une question d'interprétation ! Et puis, est-on vraiment certain des faits ? Les témoignages, vous savez... On ne voit que ce qu'on veut bien voir. On ne dit que ce qu'on veut bien dire, en fonction de ce qu'on peut dire. À partir de là, il n'y a qu'à suspendre notre jugement. Ne rien faire. Le juste milieu entre l'hypocrisie et la lâcheté. Chemin de la sagesse… Je fus sommé de quitter l'établissement, afin que les choses se tassent. Afin de clore l'incident, quoi. Et du même coup, clore mon moi. Mon moi d'alors.
Une fois sorti du jeu, les choses revinrent très vite à la normale. J'errai longtemps pour comprendre ce qui s'était passé. Et un jour je compris : c'était moi qui étais passé. Dépassé par les événements, dégagé par un mouvement accablant, par l'esprit du temps, relégué, déclassé, dépossédé de moi-même. Non seulement on n'avait plus eu besoin de moi, mais on n'avait même eu besoin de mon absence. Pour que tout rentre dans l’ordre, mon absence avait été nécessaire. Déchet organique non recyclable, tu sais où est ta place ! Tu appartiens à la poubelle grise. Destination Saint-Jacques-de-Compostage.
Si un mégot mettait cinq ans à se dégrader, combien de temps pouvais-je espérer ? Le problème c'était que je me sentais davantage comme un trognon de pomme, qui mettait cinq mois à disparaître ! « Le moi se meurt… », pensai-je. Je décidai de disparaître et de m'évanouir dans la nature. De me consumer définitivement et de retourner à la terre. Mais l'appel du ventre fut tel que je revins vite au macadam. On y disparaissait tout aussi bien, mais d’une autre manière. Une longue décomposition s'en suivit.
On ne se voit pas moisir. La décrépitude est un processus vicieux. Car plus vous vous gâtez, plus vous vous altérez, moins vous demeurez vous-même, moins vous pouvez vous reconnaître. Et plus ce n'est plus vous. Et si ce n'est pas vous qui pourrissez, alors tout va bien !Vous traînez votre carcasse en décomposition sur l’impérissable asphalte. Vous êtes usé, défait, sur des trottoirs refaits à neuf. Mais cette ombre n'est plus vous. C'est déjà un autre. Chaque jour qui passait, je me répétais : Demain, dès les cinq heures du mat, à l'heure où les métros démarrent, je partirai. Mais je restais et mon projet tombait à l'eau. Drôle de sensation. J'étais là. J'aurais dû être ailleurs. Sentiment d'ubiquité vagabonde.
Mon paquetage à mes côtés charriait le poids de mon passé et la faillite d'un système. Mais à la fin des fins il y eut plus de vie dans ces bagages usés que dans le vieux fardeau que je fus. Ils me survivraient. Je ne fus pas un voyageur immobile, un sédentaire mouvant, et toutes ces fadaises pour bobos en mal d'aventure et godiches en mal d'émotions. Parasite errant, croûte de bitume, poussière incrustée, voilà mon véritable nom. La sonnette retentit plus fort. Le bruit s'allongea étrangement. Le son se déforma et prit une tonalité particulière, comme une oscillation régulière. Il semblait qu'on sonnait à la porte du monde, ou que le monde entier sonnait à ma porte. Peu m'importait à moi, pour qui l'urgence était une illusion. Je fus un homme sans sonnette. Je n'ouvris mon âme à rien. Une insignifiante monade, une mauvaise limonade. Après tant de cambriolages et d'incendies intimes, de fuites de gaz et d’inondations spirituelles, je dus me construire un for intérieur, sceller mon cœur dans un bunker. Je dus creuser un trou tellement profond et tellement noir… ! Un trou en forme de désespoir. Mieux valait la mort que la folie. Mieux valait pas de monde qu'un monde de fou. Mieux valait la solitude...Ça tombait bien pour un être infiniment seul, planté dans le ciment des arcades. Matière, tu redeviendras matière...Mais on sonnait. Il y avait donc quelqu'un à la porte. Quelqu'un d'autre que moi dans ce monde de fou. Une âme, qui sait, un esprit ! Un autre ! Un être ! Un âtre chaleureux. Combien de temps restent les gens (après avoir sonné, je veux dire)… ? Et resonnera-t-on jamais ? N'ayant jamais ouvert à qui que ce soit, il me parut logique d'aller ouvrir à qui ne sonnait pas. Eh, raisonnera-t-on jamais ?!
Quand on ne sonne pas, il n'est que temps d'ouvrir ! Car l'important est d'être constamment cohérent… Voilà l'entrée, me dis-je. Il y faisait sombre, il y faisait clair. À travers les interstices de la porte on voyait même passer l'éther.
Une lumière trop forte pour un matin discret. Un froid trop rigoureux pour un simple mois de mai. Enfin j'arrivai au bout de ce long couloir. On aurait dit Louvre-Rivoli, Barbès-Rochechouart. Les arcades du Palais-Royal crachèrent sur moi leurs vagues meurtrières. Des vents hurlants des hautes sphères. Au point où il me fut impossible de revenir en arrière, je me décidai, enfin.
J'ouvrai. Sans efforts et sans regrets. Pour la première fois depuis bien longtemps, on eut besoin de moi.
Ailleurs... Ainsi l'incident fut clos. Tout rentra dans l'ordre.
Ça s'est achevé comme ça. Moi, j’avais jamais rien fait.
Troisième place
Pour la première fois de ma vie ou même de l'Histoire, la ou plutôt ma sonnette retentit.
Je m'explique.
Cela faisait maintenant deux ans que mon ancien appartement avait été détruit à la suite d'une guerre qui avait éclaté. D'ailleurs, je ne sais toujours pas vraiment qui l'avait déclarée, on entend tellement de versions différentes, mais toujours est-il que l'immeuble s'était effondré. On m'avait transporté à l'hôpital, grièvement blessé. J'avais reçu un violent choc à la tête et, depuis ce jour-là, j'entendais en permanence des « bip-bip » dans mon crâne. Les médecins avaient dit que cela finirait sûrement par disparaître. Deux ans plus tard, ils disaient toujours la même chose, ce qui prouve soit qu'ils étaient optimistes, soit qu'ils avaient oublié qui j'étais.
Bref.
J'avais dû changer d'appartement et trouver un nouveau logement. Celui que j'avais finalement choisi était immense, étrangement bon marché, mais aussi incroyablement vieillot et franchement inquiétant. Les escaliers grinçaient même lorsqu'on ne montait pas dessus, et il y avait toujours une odeur de poussière mélangée à quelque chose qui ressemblait à rien.
Juste avant de signer le contrat, la vieille femme, et d'ailleurs je ne connais même pas son âge donc elle n'est peut être pas si vieille, qui me vendait l'appartement m'avait arrêté en posant une main sur mon épaule.
— Je préfère vous prévenir...
Enfin si, je crois qu'elle devait avoir entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix ans. Elle était bien vieille.
Elle m'expliqua que cette maison, ou cet appartement, avait autrefois appartenu à une sorcière qui y réalisait toutes sortes d'expériences. Elle n'avait jamais précisé lesquelles, d'ailleurs, ce qui était probablement le détail le plus inquiétant de toute son histoire. Selon elle, c'était précisément pour cette raison que le loyer ne coûtait que 450 € par mois.
Puis elle ajouta, d'un ton parfaitement sérieux, qu'il existait une vieille sonnette à l'entrée qui ne fonctionnait que lorsqu'un être supérieur venait pour m'ôter la vie.
Évidemment, je ne la crus pas une seule seconde. Je me dis qu'elle avait probablement perdu la tête. Ou alors elle essayait simplement de rendre la visite un peu plus mémorable. Certains agents immobiliers offrent des cafés, pour faire diversion. Pas toujours bon le café d'ailleurs.
Je signai donc le bail et m'installai sans trop me soucier de cette histoire.
À vrai dire, les autres appartements que j'avais visités étaient tout aussi effrayants. L'un donnait directement sur un cimetière. Dans un autre, le propriétaire insistait pour ne jamais ouvrir le placard du couloir après minuit sans jamais expliquer pourquoi. Un troisième possédait un ascenseur qui ne desservait officiellement que cinq étages, mais dont le bouton « 6 » apparaissait certains jours de pluie.
À côté de tout ça, une sonnette réservée aux créatures supérieures me semblait rassurante.
Comme toute personne polie, je voulus saluer mes voisins. Je frappai à plusieurs portes, mais personne ne répondit. Pourtant, j'entendais parfois des pas derrière certaines d'entre elles. Une fois, quelqu'un fit même tomber quelque chose juste après que j'eus frappé, mais personne n'ouvrit. J'en conclus qu'ils n'avaient simplement pas envie de parler. Ou alors, je n'avais pas de voisins.
Après cela, je repris mon travail de journaliste et retrouvai ma famille ainsi que mes amis. Les semaines passaient, puis les mois. Les saisons changèrent. Les « bip-bip » dans ma tête continuaient. Je les utilisais même comme une montre.
Pendant deux ans, la sonnette ne retentit jamais.
Jamais.
Jusqu'à aujourd'hui.
Je m'approche lentement de la porte.
J'ouvre tant bien que mal.
Et je vis une silhouette.
Une personne immense.
Immensément grande.
À tel point que je dus lever la tête jusqu'à en avoir mal au cou pour apercevoir ce qui devait être son visage.
Elle me regarda sans bouger.
Puis, d'une voix calme, presque déçue, elle déclara :
— Ton chemin s'arrête là.
Deuxième place
Pour la première fois depuis bien longtemps, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Quel étonnement pour le vieil homme qui en avait presque oublié la tonalité. Il est vrai qu’à son âge on n’avait plus beaucoup de visites, son fils avait fait son chemin loin de la maison familiale et désormais, la plupart de ses amis avaient perdu leur autonomie ou n’étaient déjà plus de ce monde.
S’extirpant tant bien que mal de son confortable rocking-chair, le vieil homme se dirigea vers la porte d’entrée. La sonnette retentit une seconde fois.« J’arrive, j’arrive ! »
Derrière la porte, se tenait un livreur, un homme entre deux âges, à l’air sympathique.« Bonjour monsieur, j’ai ce paquet pour vous, j’aurais besoin de votre signature. »« Bonjour, un colis ? Quelle surprise, je n’attendais rien. Je vous remercie, mais attendez, êtes-vous pressé ? Vous prendrez bien quelques minutes pour boire un café ? À mon âge vous savez, on ne reçoit plus beaucoup de visite… »
Regardant sa montre, le livreur semblait indécis.« Vous savez, je ne vous retiendrai pas très longtemps et la cafetière est déjà prête. »« Merci monsieur, mais c’est que j’ai laissé mon chien seul dans la fourgonnette… il ne supporte pas de rester enfermé seul… »« Aucun problème, amenez-le donc ! J’adore les animaux ! »
Le livreur alla chercher l’animal. En entrant dans la maison avec le chien, il retrouva le vieil homme à table devant deux tasses à café fumantes. Durant un instant, la présence du chien parut troubler le vieil homme.« Tout va bien monsieur ? Je peux laisser le chien à l’extérieur si vous préférez… »« Non, non ! Pas de problème, c’est juste qu’avec le temps, la solitude, j’ai perdu l’habitude de recevoir… Je suis très content que vous preniez le temps de partager un moment avec moi, ça me fait vraiment plaisir. »
Tout en buvant leur café, une idée vint au vieil homme.« Et si nous regardions ensemble ce qui se cache dans ce colis ? Je suis curieux de voir ça. »
Le paquet, bien que volumineux, n’était pas très lourd. À l’intérieur, le vieil homme découvrit un beau livre, qui contenait un véritable trésor.« Ça alors ! Un album photo ! Je ne m’y attendais pas, qui donc a eu une idée pareille ? Savez-vous qui me l’a envoyé ? »« Pas du tout ! La case expéditeur de l’emballage est vide... »« Regardons ça de plus près ! Cela pourrait ressembler à une surprise de ma belle-fille, c’est le genre de cadeau qu’elle affectionne tout particulièrement. »
Observant le livre photo sous tous ses angles à la recherche d’un indice qui lui permettrait d’en connaître l’auteur, le vieil homme se décida de l’ouvrir pour commencer à le feuilleter.« Ça alors ! Regardez cette photo de classe, je devais avoir à peine 6 ans ! Là c’est monsieur Robert, c’était notre instituteur, j’avais presque oublié sa longue moustache ! Il fumait la pipe dans la cour de récréation et portait toujours un béret pour cacher sa calvitie, il était sévère mais juste, tous les élèves l’appréciaient malgré tout ! »
L’ouvrage comportait une multitude de photos en noir et blanc. Le vieil homme était émerveillé !« Et là ! C’est ma classe de troisième, je me rappelle très bien de cette année-là, j’étais pour la première fois dans la classe de Sophie, j’étais tellement timide en sa présence… Et ici, quel beau souvenir que cette journée de pêche avec mon grand-père, nous avions ramené des truites, c’était fantastique, il adorait pêcher mon grand-père. Ce fut notre dernière journée de pêche ensemble, il s’est éteint quelques mois plus tard… C’était un grand-père génial, il m’a fait découvrir la nature, j’ai tellement appris à ses côtés. Un homme formidable, paix à son âme. »
« Et là, si je peux me permettre monsieur, de quoi s’agit-il ? »« Ha ça… c’est le sentier de Valmont, je l’ai souvent emprunté ! Je disais à mes parents que j’allais promener Nounours. Nounours c’était mon chien, il connaissait le sentier par cœur, j’ai été tellement triste quand il est mort. Vous savez, j’utilisais ce chemin pour retrouver Sophie en cachette, nous flirtions dans les bois sans que nos parents ne s’en doutent… j’étais loin d’imaginer que Sophie serait un jour ma femme ! Nous nous retrouvions en toute discrétion dans une petite clairière à l’abri des regards. C’était un endroit secret, rien qu’à nous. »
L’émotion gagnait le vieil homme, chacune des pages du livre était un instant de vie, une portion de mémoire, un souvenir immortalisé sur le papier photographique.« Ici, c’est lorsque j’ai été appelé pour mon service militaire. Nous étions cinq jeunes de la commune à quitter le village en même temps cette année-là pour effectuer notre devoir civique. Je suis le seul à être parti dans la marine, les autres sont allés dans des garnisons de l’armée de terre. Tiens, là c’est la photo du bâtiment sur lequel j’ai navigué, l’Amiral Jean de Nieve ! Quelle belle frégate, et quel équipage ! J’étais torpilleur, si vous saviez, j’ai fait le tour du monde sur ce navire ! Regardez ici : c’est la photo de la troisième compagnie, celle où j’étais affecté ! Olala que de souvenirs, ici le capitaine Legrand et là le major Pontoise, je les avais presque oubliés… Hoooo et ici c’est Léon ! C’est lui qui m’a tout appris du métier, c’était un Antillais, il m’avait même appris quelques mots de créole. Cet homme, c’était une véritable force de la nature, un jour les mécaniciens ont fait appel à lui pour desserrer un écrou oxydé. L’écrou lui a résisté, mais dans l’effort il a réussi à tordre la clé de seize ! Vous vous rendez compte ! »« Quelle force ! »
« J’ai passé trois années formidables et inoubliables sur ce navire. Il y a eu des escales magiques, des rires, des larmes et beaucoup d’entraide. Regardez cette photo, c’est la place Ménélik de Djibouti avec ses bars et ses bordels, et là, c’est l’Inde et puis ici, regardez, c’est le marché aux épices de Bangkok ! »
Le vieil homme revivait chacune de ces escales, l’évocation de ces lieux lointains résonnait en lui comme autant de souvenirs magiques. Il était ailleurs, comme transporté dans chacun de ces instants, un fantastique voyage dans son passé, il retrouvait des camarades oubliés, des odeurs d’épices, il revoyait les couleurs intenses des pigments indiens.« Vous avez beaucoup voyagé ! »« Oui, en effet, mais je me rappelle aussi de mon retour au village. Sophie était venue m’attendre à la gare, juste sur le quai. Je me souviens très bien de cet instant, elle était là, à attendre, dans sa robe rouge, ma préférée. Cela faisait trois années que nos échanges s’étaient limités à de simples lettres. À l’instant où nos regards se sont croisés, c’était comme si la Terre avait cessé de tourner, elle était là, simplement, dans sa petite robe rouge, un sourire radieux, nos yeux plongés dans le regard l’un de l’autre, à cet instant plus rien d’autre n’existait. À cet instant j’ai compris que plus jamais on ne se quitterait.
D’ailleurs, vous voyez cette photo ? C’était tout juste huit mois plus tard, c’est notre photo de mariage !Et là c’est neuf mois après le mariage, la naissance de notre fils, l’un des instants les plus émouvants de ma vie, j’avais failli rater l’accouchement à cause d’un embouteillage ! Comme il était beau ce bébé, un petit gars en pleine santé et un papa tellement ému. Je revois encore la sage-femme me demander de couper le cordon, j’avais failli perdre connaissance ! Quelle expérience… »
Continuant de feuilleter l’album photo, il revivait intensément chaque souvenir, tout lui revenait en mémoire, c’était comme s’il regardait un film dont il était l’acteur principal.« Et ça, c’est la photo de classe de mon fils, quand il était en cinquième, je me rappelle de certains de ses camarades, surtout celui-là, Lucien, un jeune garçon bête et méchant, il martyrisait les autres élèves de sa classe. L’Éducation nationale ne lui promettait pas un grand avenir. Il me semble qu’il est devenu capitaine dans un régiment d’artillerie. Comme quoi… Olala et cette photo-ci, regardez comme Sophie était heureuse ! C’est le jour où elle a pris les fonctions de directrice de l’école municipale, j’étais tellement fier d’elle ! Une belle étape dans sa carrière, les années passent si vite… »
« Je ne vous le fais pas dire… »
Poursuivant le fil de sa vie au gré des photographies, une immense joie s’emparait du vieil homme.« Et ce jour-là, quelle journée ! Lorsque Pierre a repris la direction de la papeterie. Quelle joie de céder l’entreprise que j’avais créée à mon fils, j’étais tellement heureux de lui passer le flambeau. Il s’est d’ailleurs très bien débrouillé, l’entreprise a embauché de nouveaux ouvriers ! »
La découverte de chaque page du livre rappelait au vieil homme à quel point les années s’étaient succédées, à quel point la vie est belle mais aussi éphémère, quand, soudainement, son visage parut moins joyeux.« Et ça, vous voyez, ce fut l’un des pires jours de mon existence. Les obsèques de Sophie. Ma chère femme, mon unique amour, que je connaissais depuis mes quatorze ans était décédée des suites d’un cancer contre lequel elle s’était battue durant quatre longues années. C’était une femme très forte, jusqu’au bout je l’ai soutenue, je n’aurais jamais cru que la maladie l’emporterait, elle qui avait toujours été si combattive… c’était… c’était il y a sept ans maintenant. »« Elle vous manque encore ? »« Terriblement, à chaque instant. »
Un lourd silence se fit ressentir autour de la table. Mais, voulant revenir sur quelque chose de plus léger, le livreur lança :« Et ici ? De quoi s’agit-il ? »« Là ? C’est ma petite-fille, au milieu d’une cueillette exceptionnelle de champignons ! La petite chérie riait aux éclats au milieu des paniers débordants de champignons ! C’était il y a deux ans, une formidable année pour les champignons, il y en avait dans toute la forêt ! »
L’émotion était vive, revivre tous ces souvenirs, c’était comme plonger dans la fontaine de jouvence pour cet homme qui avait eu une vie bien remplie. Chaque image, lui contait la douce mélodie d’un souvenir ravivé. Chacun des personnages était autant de connaissances, d’amis ou le fruit de rencontres fortuites. Certains étaient des membres de la famille, chers à son cœur, d’autres de simples copains, des amis de passage avec lesquels il avait vécu une escale, un repas ou partagé une ivresse. Il fut heureux de voir qu’il n’y avait pas ou peu d’ombres au tableau, la vie lui avait épargné les truands, les profiteurs, les gens malhonnêtes, mais peut-être avait-il d’instinct su éviter ces personnes-là. Il était heureux d’avoir pu revivre ses moments de vie au travers du prisme des photographies.« Quelle belle invention, la photographie... »
Refermant l’album photo, il contempla longuement la couverture du livre. Puis, regarda par la fenêtre en silence, d’un regard rempli d’une douce nostalgie.« Tout va bien monsieur ? »« Oui, oui, tout va très bien, je vous remercie… Vous savez, je pense avoir compris l’objet de votre visite… En réalité, vous n’êtes pas vraiment livreur ? »
Cette question posa un lourd silence entre les deux hommes.« Non, pas vraiment… Comment l’avez-vous deviné ? »« Presque immédiatement je pense, mais c’est surtout quand j’ai vu le chien… il s’agit bien de Nounours ? »
Regardant le chien assis à ses côtés, le livreur répondit calmement au vieil homme,« En effet monsieur… vous avez l’œil. »
« Alors, si je comprends bien, c’est là que tout se termine ? »« Pas nécessairement, vous voudriez que cela se finisse comment ? »« Je ne sais pas trop… Qu’est-ce qui m’attend derrière la porte ? Votre camionnette ? Mon bateau ? Le vide ? » « Uniquement ce qui vous fera plaisir, c’est vous qui choisissez. »« Et bien… J’aimerais marcher une dernière fois, emprunter le sentier de Valmont, et prendre le chemin de la clairière où j’allais retrouver Sophie… Elle m’y attendra peut-être ? »« Certainement, vous lui avez beaucoup manqué. »« Mais… est-ce que je peux prendre Nounours avec moi ? »
Le livreur tendit la laisse de l’animal au vieil homme. Puis, quittant ensemble la maison, le maître et le chien, comme deux bons vieux copains, partirent sur le petit sentier qu’ils connaissaient bien. Le cœur léger, comme une jeunesse ravivée, les deux amis allaient retrouver Sophie, comme autrefois.
En franchissant le seuil de sa demeure le vieil homme venait de pénétrer dans l’autre monde. La visite de ce livreur ne devait en réalité rien au hasard, le vieil homme, à l’automne de sa vie, venait de recevoir sa dernière visite, en la personne de qui, à travers les âges, avait eu plusieurs noms. Dans le monde antique on l’avait nommé Thanatos, certains l’appelaient l’Ankou ou encore la Grande Faucheuse. Aujourd’hui elle était apparue sous la forme d’un livreur pour venir cueillir amicalement une personne qui avait mené une belle existence pleine d’amour et d’aventure.
Se levant de sa chaise, le livreur contempla une dernière fois le corp du vieil homme dont les traits du visage exprimaient un profond apaisement. Le livreur se dirigea vers la porte d’entrée puis disparut à la manière d’une brume qui s’évapore.
Le lendemain, on retrouva le vieil homme dans son rocking-chair, le visage serein, comme s’il dormait. Une vieille photo de Sophie en noir et blanc était posée sur ses genoux, mais bien vite, on comprit que le vieil homme ne se réveillerait plus. Désormais, jamais plus la sonnette ne retentirait pour lui.
Première place : Violent voisinage
Pour la première fois depuis bien longtemps, la sonnette de la porte d’entrée
retentit. Nous n’attendions plus personne. Nous n’espérions plus personne. Par la
force des événements et de l’époque, les visites n’étaient plus alors qu’un lointain
souvenir. Nous nous étions reclus dans l’attente et la paranoïa. Cette personne qui
venait chez nous, ce ne pouvait être que celle qui nous sauverait de l’impasse dans
laquelle nous nous trouvions. Ce ne pouvait être qu’elle, j’espérais de toute mon âme
que ce soit elle.
Mon épouse et moi vivons fort simplement. Nous n’avons jamais un mot plus
haut que l'autre et ne cultivons aucune excentricité. Nous tenons à être bien vus ou,
mieux encore, que personne ne fasse attention et n’ait l’idée d’imaginer quelque ragot
que ce soit à notre sujet. Je sais le goût détestable et inavoué de chacun pour les faits
divers locaux, toutes les aventures privées dont on se fait un régal de récolter les
indices pour ensuite spéculer dans l’intimité de son foyer. Mon épouse et moi-même
prenons toujours garde à présenter le visage d’un couple digne, afin de ne pas
entacher notre réputation, jusqu’à présent irréprochable. Pour autant, nous ne nous
voyons pas comme un de ces couples froids, éteints, qui transpirent l’ennui par tous
les pores. Je ne nous vois pas en personnes bien pensantes, la jupe plissée grisonnante
et le regard soumis pour elle, pour lui l'imperméable sans un accro, les gants de cuir,
la cravate noire qu'il ne desserre jamais et l'oeil sévère. J’ai acquis une certitude. Moins
on se fait remarquer, plus on peut se permettre de fantaisies, à l'abri des oreilles
friandes d'indiscrétions. Nous rions beaucoup, entre nous, de cette image si conforme
que nous répandons dans notre quartier. Elle nous attire une bienveillante
insensibilité qui nous convient parfaitement. En ces temps troublés, on ne peut pas
espérer plus que de se fondre au milieu de la foule, anonyme et honnête. Nous rions,
sous nos couvertures, de toute cette bête atmosphère qui nous étoufferait presque.
Ces rares moments de décontraction nous sont précieux. Nous compensons, par des
occupations qui ne regardent que nous, le poids de la comédie qu'il faut jouer au
grand jour. Même le cinéma ne nous dit plus rien, la qualité des films ayant beaucoup
chuté ces derniers temps et parce que notre concierge, qui n'a rien de mieux à faire,
note sur un registre toutes les allées et venues. Dans mon vieux fauteuil affaissé, je
rêve souvent de temps meilleurs où nous ne vivrons plus dans le doute et connaitrons
peut-être enfin davantage de plaisirs. Je m'endors en oubliant l'ouvrage en cours et
ne me réveille qu'à la nuit tombée. Je rejoins alors mon épouse, déjà couchée sur
notre grand lit, dans la pénombre du couvre-feu.
Voilà comment toute l’histoire avait commencé, plusieurs mois auparavant. Un
jour, peu de temps après notre réveil, nous entendîmes le plus impressionnant remue-ménage que l’on puisse imaginer. Il y avait là quelque chose de mélodieux, une sorte
de composition baroque faite de vaisselle brisée, de chute de meubles, d'automobile
pétaradante, de jurons obscènes dont la moitié au moins me restaient inconnus. Le
diable lui-même en aurait été dérangé. Mon épouse et moi-même nous levons
toujours aux aurores, mais nous pensâmes à la veuve Mazarin qui ne se réveillait
jamais avant dix heures, en raison du grand âge. Le bruit pouvait sans doute la tuer.
Nous n’éprouvions pas à son égard autre chose qu’une cordialité polie, mais nous
aurions été peinés de la voir passer dans l’autre monde et d’attirer inutilement
l’attention des autorités sur notre immeuble.
Nous nous penchâmes à la fenêtre pour comprendre l’origine du boucan. On
emménageait au premier. Le dernier locataire, un amateur de sport, nous avait quitté
quelques jours plus tôt, en me laissant sur un morceau de papier ses cordonnées et
en m’arrachant la promesse de disputer contre lui un match de boxe amical, auquel je
ne me rendrais jamais. Au volume sonore, je conclus qu’une famille nombreuse venait
s’installer à sa place. Au premier coup d’œil, la famille ne sembla pas si nombreuse
que ça. Un petit homme déguenillé et une femme d’allure vulgaire s'agitaient sur le
trottoir, allant et venant, portant et cassant leurs affaires, sans la moindre discipline
et en dépit de tout sens pratique. Nous attendîmes toute la journée, sursautant à
chaque nouvel objet éclaté sur le pavé. Nous n’osâmes rien dire et restâmes cloitrés
dans notre appartement. Un déménagement entraîne toujours en une journée
chahutée, beaucoup d’épuisement, puis tout finit par rentrer dans l’ordre. Cependant,
les bruits ne cessèrent que longtemps après le crépuscule, gagnant même en intensité
d’heure en heure et sans la moindre accoutumance de notre part. Épuisés, résignés,
nous sombrâmes, tard cette nuit-là, dans un sommeil de courte durée, peuplé
d’hommes-orchestres maléfiques, qui nous considéraient avec mépris.
Le vacarme recommença le lendemain, à la même heure que la veille et peut-être
même une demi-heure plus tôt. Cette fois-ci, les nouveaux locataires du premier,
puisqu’il ne pouvait s’agir que d’eux, semblaient s’être lancés dans un chantier de
rénovation. Un marteau martelait toute la tuyauterie de l’immeuble, de manière à ce
que tous les habitants puissent agréablement en profiter. Nos nouveaux voisins
devaient poursuivre leur installation et ils ne manquaient pas d'ardeur à la tâche.
Je travaillais ce matin-là et partis avec un certain soulagement, ce qui ne m’arrivait
pas souvent, tant mon bureau et la paperasse qui s’y accumulait sentaient la grisaille.
J’éprouvais aussi des remords à laisser mon épouse subir le tapage toute la journée.
Mon épouse descendit en milieu de matinée pour faire ses commissions et une
très longue promenade, la plus longue possible. Elle rencontra au bas de l'escalier le
fils unique de la veuve Mazarin.
- Bonjour madame Legrand, cria-t-il pour couvrir le marteau.
- Bonjour monsieur Mazarin, vous venez rendre visite à votre mère ?
- Oui. Je ne crois pas que tout ça lui soit bénéfique, je m’inquiète un peu.
- Ce sont de nouveaux voisins qui emménagent. Rassurez-vous, cela ne durera
pas, il faut juste leur laisser le temps de s’installer, conclut mon épouse, que
j’admire toujours pour son invincible optimisme.
Or, cela dura. On tapait encore à son retour, on tapait encore à mon retour, on
tapait encore au retour de la nuit. Durant le dîner, frugal et triste, mon épouse et
moi nous regardions, éreintés et impuissants.
- Je vais descendre et leur expliquer la situation, proposai-je. Même s’ils n’ont
pas l’air très coopératifs, il n’y a pas de raison que ça se passe mal et qu’ils ne
comprennent pas.
- Je ne sais pas mon chéri, je ne veux pas que nous nous mettions ces gens à dos.
Gardons des relations saines entre voisins. Rassure-toi, ça ne durera pas. Je
prédis qu’une solution viendra s’offrir à nous.
J'étais tout à fait rassuré. J'aimais tendrement mon épouse. D'un sourire, je lui fis
comprendre que nous parviendrions à résister ensemble à toutes les difficultés du
temps. Car enfin, cela dura. Les coups de marteau s'espacèrent, remplacés par de
nouveaux jurons, des outils dont je ne comprenais pas le fonctionnement ni l’objectif.
Les outils furent lentement supplantés pas les jurons, mais sans jamais disparaître
complètement. Chaque nuit, néanmoins, nos voisins nous donnaient l’impression de
reprendre leur déménagement à zéro et de décider de revoir toute la disposition de
leurs meubles.
Si elle ne disait rien, je connaissais assez mon épouse pour percevoir l'anxiété
qui la rongeait, derrière un visage confiant face aux épreuves. Elle voulait me
démontrer sa capacité à relativiser et prendre de la distance et ne surtout pas
m'inquiéter. Mais je la comprenais mieux que personne. Je percevais les maux qui la
rongeaient. La voir trembler au moindre son me rendait malade. Nous n’empruntions
l’escalier qu’avec crainte et hâtivement, pour ne pas croiser nos immondes voisins. Je
devais faire quelque chose.
Je descendis un matin, environ deux semaines après l’emménagement, frapper
à la loge du concierge, un vieux fouineur qui avait fait la guerre et en était ressorti plus
qu’à moitié fou. Mais on pouvait lui faire confiance pour tout ce qui concernait la
conciergerie. Il attachait une grande importance à la quiétude des habitants de
l'immeuble dont il avait la charge. Je le trouvai désemparé face à l'attitude des
nouveaux résidents, le pauvre homme. Tous ceux ayant un jour habité là avaient
toujours accepté tacitement les règles et il n'avait jamais eu à rappeler quelqu'un à
l’ordre. Son autorité naturelle ainsi mise en doute, il ne savait absolument pas quoi
faire. Le constat s’imposait à lui, rude et implacable.
Il me confia ses craintes, je lui fis part des miennes. Je donnais l’impression
d’être un type calme et pragmatique, mais il n'en allait pas de même pour les habitants
des autres étages. Derrière une quiétude feinte, ils cachaient une colère prête à
exploser contre lui, le concierge inactif, et contre ces étrangers. En résumé, il craignait
que quelqu’un ne finisse par foutre le feu et que personne n’y trouve rien à redire. Il
fallait que je trouve une solution pour le bien-être de mon épouse, le mien, mais aussi
celui de toute notre communauté, qui n’aspirait à rien d’autre que retrouver sa
quiétude.
- Vous savez, monsieur Legrand, conclut le petit concierge, je crois qu’il existe une
personne qui pourrait venir résoudre notre problème.
Je feignis l’incompréhension.
- Non, je ne vois vraiment pas de qui vous voulez parler.
- Vous voyez très bien de qui je veux parler. Tout le monde le connait sans le connaître.
Tout le monde a fait appel à lui ou le fera un jour. Il faudrait que nous parvenions à
entrer en contact avec le docteur A.
Bien évidemment, j’avais entendu parler du docteur A. En cette époque de
pénurie, il est des personnes qu’il convient de connaître et de ne pas contrarier. Le
docteur A. commençait à traîner dans son sillage une certaine réputation et en
particulier pour des cas tels que le nôtre, pas désespérés à proprement parler, mais
en passe de le devenir. Il demeurait mystérieux à nos yeux, mais nous avions entendu
toutes les histoires qui circulaient sur son compte. Il n’était pas rare d’apercevoir en
ville la silhouette sombre du docteur A., son imperméable menaçant de traîner dans
la poussière, mais toujours immaculé et ses gants de cuir encore craquants. Il venait
prendre ses apéritifs à la terrasse des rares cafés encore ouverts. Il restait là des
heures, ne connaissant pas l’ennui, ne s’occupant de rien, semblant attendre, sans
expression particulière. Il fumait parfois quelques cigarettes, signe évident de luxe
désinvolte. Certains audacieux venaient s’adresser à lui, lui glisser un morceau de
papier dans la paume. Il écoutait, sans rien répondre, lisait le papier puis le froissait
d’un geste sec. Il adressait un simple hochement de tête à son interlocuteur et celuici
disparaissait. Il se passait ensuite ce qu’il devait se passer. Le docteur se chargeait
de trouver le médicament qui convenait aux symptômes lui ayant été exposés.
Je n’eus pas trop de difficulté à entrer en contact avec le docteur A. Il fallait se
montrer un peu discret, mais il existe toujours un collègue de bureau qui connait un
cousin qui connait un beau-frère qui est capable de vous mettre en relation avec la
bonne personne, à condition de savoir y mettre un peu le prix. En quelques jours, le
contact fut pris, la présence du docteur A. à l’une des terrasses de notre quartier
confirmée, le mot glissé dans la paume, contenant toutes les informations
nécessaires.
Il fallut ensuite attendre, attendre longuement, attendre des jours entiers,
attendre tandis que le vacarme continuait tranquillement dans notre immeuble et
sans que personne n’ose rien dire ni rien faire.
Ce jour-là, lorsque la sonnette de la porte d’entrée retentit, je ne pus réprimer
un frisson de joie autant que de terreur. C’était bien le docteur A. qui venait nous
rendre visite.
Le docteur A. se rendit jusqu’à la porte de notre appartement pour repartir. La
main sur la poignée, il se retourna et me sourit.
- Tout ira bien à présent, vous n’avez plus aucune raison de vous inquiéter, lança-t-il
dans un français parfait, mâtiné d’un léger accent, qui lui donnait quelque chose de
charmant et d’aristocratique. Je n’oserais pas dire exotique.
Il portait un brassard, rapidement bricolé avec des tissus de récupération. Un
fond rouge, un cercle blanc et au milieu une espèce de petite roue de moulin
captivante. Je compris au calme de son attitude que le docteur avait raison et je souris
à mon tour, rassuré. Tout allait être réglé, nous n’avions plus à nous préoccuper de
rien. Le lendemain, ma chère épouse pourrait à nouveau dormir et nous connaîtrions
le calme que nous n’avions jamais voulu quitter. Les temps sont durs pour les braves
gens tels que nous, mais bientôt tout rentrera dans l’ordre. J’ai confiance, je sais que
l’avenir sera radieux.
FIN



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